Voilà ci-dessous le texte que j'ai envoyé pour le concours Libération Voyages.
J'ai essayé de faire un peu différent des sempiternels récits de voyages bien "littéraires" et un peu clichés, bien comme il faut... mais le côté littéraire apparait malheureusement comme une convention pour avoir une chance de gagner, donc finalement je ne sais pas si j'y suis si bien arrivée que ça. Peut-être même que je suis pile dans ça, ce que je ne voulais pas à la base. :/
Bref. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.
(Une partie du texte reprend un peu le post sur le Vidigal, donc désolé à ceux qui l'avaient déjà lu...)
***
J’ai vécu six mois à Bergen, en Norvège, sept mois dans la capitale mexicaine, et me trouve maintenant pour une durée indéterminée à Rio de Janeiro, au Brésil. Et une chose est sûre : je ne ferai jamais de tour du monde.
Je hais les voyages et les explorateurs. La phrase d'ouverture de Tristes Tropiques du défunt Levi-Strauss me parle, à moi qu'on appelle routarde. J’appartiendrais donc au groupe de ces baroudeurs occidentaux, animés par l’envie de nouveauté, d’exaltation des sens et de découverte... Le voyage comme attentat contre la routine.
La routine : voilà en réalité ce à quoi j'aspire. Voyager est pour moi comme l’amour. Passer de conquêtes en conquêtes est agréable ; la constante surprise est enivrante. Mais après ? Tomber amoureux, vivre avec l’autre, le connaitre dans sa réalité la plus nue est certes difficile, mais tellement intéressant. Je ne voyage donc pas, je me laisse habiter par cette ville depuis plus de trois mois.
J’ai épousé Rio de Janeiro, pour le meilleur et pour le pire.
Mars 2010. Le foyer.
Je vis au Vidigal.
C'est une favela.
C'est un endroit quasi normal.
Ce que j’y vois est un lieu toujours animé à n'importe quelle heure du jour et de la nuit ; rempli de gamins non pas pied et torse nu façon vagabond, mais plutôt en uniforme pour aller à l'école ; de vieux qui ont parfois bien du mal à grimper les rues en pente ; de favelados aux cheveux décolorés, conducteurs de moto-taxi ; ou encore d’hommes en costard-cravate qui partent travailler. Ce que j'entends est le doux son d'un mélange entre le baile funk de la place centrale, les aboiements des chiens errants, les cocoricos des coqs qui traînent dans la maison voisine, les hurlements des gens qui en appellent d'autres, les rires des enfants qui jouent en face de ma chambre, et le chant souvent trop peu mélodieux de leurs mères accompagnant la radio. Ce que je sens est l'odeur de friture de la bouffe vendue au coin de la rue, les effluves de poubelles les mauvais jours et l'embrun de la mer toute proche les bons.
Affirmer que le Vidigal est un bel endroit serait hasardeux. La plupart des familles qui y vivent ne l’ont pas choisi. Pourtant cette favela, comme beaucoup d'autres, me fascine par son esthétique particulière. Excroissance colorée de la « normalité » urbaine, et ville en soi. Oui : mon foyer est un bel endroit.
Avril 2010. Le quotidien.
Rio a ce petit quelque chose qui fait que la ville est ce qu'elle est et ce qu'elle sera toujours : j'ai nommé, un grand bordel. L'onde chaotique carioca donne bien souvent le sourire aux lèvres. J'ai fait l'expérience de l’euphorie de l’illustre carnaval. Cinq jours fériés pour vingt heures de sommeil, trois ou quatre groupes de percussions par jour, trois ou quatre hommes tentant de m’embrasser par jour, des milliers de déguisements, l’ingurgitation de l’équivalent de mon poids en bière sous une température moyenne de trente-cinq degrés. « Cair na folia » (tomber dans la folie) ou « perder a linha » (perdre la ligne) : les expressions associées à la plus grande fête du monde veulent bien dire ce qu’elles veulent dire.
L’onde chaotique qui traverse Rio de Janeiro peut être parfois négative. J’étais en déplacement le soir des pluies torrentielles du début du mois, les inondations les plus fatales des dernières quarante-cinq années. Elles ne m’auront laissé, à moi comme à l’immense majorité des cariocas, que l’agacement de l’attente interminable dans les transports en commun ou l’étrange sensation d’avoir de l’eau jusqu’aux genoux en plein centre ville. Pour d’autres, la blessure du deuil.
Et la plupart du temps, les deux ondes se mélangent et on ne sait plus vraiment si on doit rire ou pleurer. Qui a fait l’expérience de Lapa un Samedi soir, sait. Il y a les airs de samba qui se mêlent aux décibels des boites voisines. Il y a les décolletés agressifs des filles et les touristes joyeux. Il y a les travestis aux culs à faire pâlir d’envie n’importe quelle oficionada de salle de sport. Il y a les énormes hot-dog dans la rue, les vendeurs de cachaça dans la rue, les marchés de tout et de rien dans la rue. De cet espace, il y a aussi les « moradores de ruas » ou « habitants des rues », expression énigmatique qui laisse penser que vivre sur le trottoir est un choix délibéré... puis parfois, il y a les pendentifs qui disparaissent, et en cas d’ivresse et de malchance prononcée, le contenu entier des poches.
Cette ville ressemble un peu à ma chambre. Le bordel y est conventionnel ; il suffit de s’y retrouver.
Mai 2010. Les relations.
« Que coisa linda ! ». Ma tête de touriste blonde aux yeux clairs doit arranger les choses, mais il flotte dans l’air un climat permanent de célébration de la femme et de drague sournoise - ou délibérément ouverte. Je ne m’en plains pas. Appartenir au sexe féminin à Rio de Janeiro signifie l’ouverture d’un certain nombre de privilèges irréductibles. En compagnie d’un homme, il est illusoire pour une femme de vouloir partager la note d’un quelconque bistrot, inconcevable de porter le plus minuscule sac de course. J’ai essayé. Ça n’a pas fonctionné. Bien sûr, le machisme n’a pas disparu. Inutile d’expliquer aux siffleurs des rues que leur technique d’approche est douteuse et vouée à l’échec. J’ai essayé. Ça n’a pas fonctionné...
Le sexe, lui nous plus, n’est jamais très loin. Les paires de seins allègrement exposés, les fesses moulées par les mini-shorts et les ventres nus envahissent sans cesse mon champ de vision. Toutes les anatomies sont affichées ici sans complexe. A voir le nombre de « Love Motels » qui fleurissent dans la ville, il semble même que la rencontre des corps soit un véritable business. Une fois, j’ai poussé la porte de l’un d’eux et j’ai participé à la croissance du PIB brésilien. J’ai dépasse la honte que tout le monde sache pertinemment mon activité des prochaines minutes, et la honte d’avoir honte car tout ceci est ici parfaitement libre de tabous.
Sûrement que j’y retournerai.
Le voyage comme charme délicieux des habitudes qui s’installent.
J'ai essayé de faire un peu différent des sempiternels récits de voyages bien "littéraires" et un peu clichés, bien comme il faut... mais le côté littéraire apparait malheureusement comme une convention pour avoir une chance de gagner, donc finalement je ne sais pas si j'y suis si bien arrivée que ça. Peut-être même que je suis pile dans ça, ce que je ne voulais pas à la base. :/
Bref. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.
(Une partie du texte reprend un peu le post sur le Vidigal, donc désolé à ceux qui l'avaient déjà lu...)
***
J’ai vécu six mois à Bergen, en Norvège, sept mois dans la capitale mexicaine, et me trouve maintenant pour une durée indéterminée à Rio de Janeiro, au Brésil. Et une chose est sûre : je ne ferai jamais de tour du monde.
Je hais les voyages et les explorateurs. La phrase d'ouverture de Tristes Tropiques du défunt Levi-Strauss me parle, à moi qu'on appelle routarde. J’appartiendrais donc au groupe de ces baroudeurs occidentaux, animés par l’envie de nouveauté, d’exaltation des sens et de découverte... Le voyage comme attentat contre la routine.
La routine : voilà en réalité ce à quoi j'aspire. Voyager est pour moi comme l’amour. Passer de conquêtes en conquêtes est agréable ; la constante surprise est enivrante. Mais après ? Tomber amoureux, vivre avec l’autre, le connaitre dans sa réalité la plus nue est certes difficile, mais tellement intéressant. Je ne voyage donc pas, je me laisse habiter par cette ville depuis plus de trois mois.
J’ai épousé Rio de Janeiro, pour le meilleur et pour le pire.
Mars 2010. Le foyer.
Je vis au Vidigal.
C'est une favela.
C'est un endroit quasi normal.
Ce que j’y vois est un lieu toujours animé à n'importe quelle heure du jour et de la nuit ; rempli de gamins non pas pied et torse nu façon vagabond, mais plutôt en uniforme pour aller à l'école ; de vieux qui ont parfois bien du mal à grimper les rues en pente ; de favelados aux cheveux décolorés, conducteurs de moto-taxi ; ou encore d’hommes en costard-cravate qui partent travailler. Ce que j'entends est le doux son d'un mélange entre le baile funk de la place centrale, les aboiements des chiens errants, les cocoricos des coqs qui traînent dans la maison voisine, les hurlements des gens qui en appellent d'autres, les rires des enfants qui jouent en face de ma chambre, et le chant souvent trop peu mélodieux de leurs mères accompagnant la radio. Ce que je sens est l'odeur de friture de la bouffe vendue au coin de la rue, les effluves de poubelles les mauvais jours et l'embrun de la mer toute proche les bons.
Affirmer que le Vidigal est un bel endroit serait hasardeux. La plupart des familles qui y vivent ne l’ont pas choisi. Pourtant cette favela, comme beaucoup d'autres, me fascine par son esthétique particulière. Excroissance colorée de la « normalité » urbaine, et ville en soi. Oui : mon foyer est un bel endroit.
Avril 2010. Le quotidien.
Rio a ce petit quelque chose qui fait que la ville est ce qu'elle est et ce qu'elle sera toujours : j'ai nommé, un grand bordel. L'onde chaotique carioca donne bien souvent le sourire aux lèvres. J'ai fait l'expérience de l’euphorie de l’illustre carnaval. Cinq jours fériés pour vingt heures de sommeil, trois ou quatre groupes de percussions par jour, trois ou quatre hommes tentant de m’embrasser par jour, des milliers de déguisements, l’ingurgitation de l’équivalent de mon poids en bière sous une température moyenne de trente-cinq degrés. « Cair na folia » (tomber dans la folie) ou « perder a linha » (perdre la ligne) : les expressions associées à la plus grande fête du monde veulent bien dire ce qu’elles veulent dire.
L’onde chaotique qui traverse Rio de Janeiro peut être parfois négative. J’étais en déplacement le soir des pluies torrentielles du début du mois, les inondations les plus fatales des dernières quarante-cinq années. Elles ne m’auront laissé, à moi comme à l’immense majorité des cariocas, que l’agacement de l’attente interminable dans les transports en commun ou l’étrange sensation d’avoir de l’eau jusqu’aux genoux en plein centre ville. Pour d’autres, la blessure du deuil.
Et la plupart du temps, les deux ondes se mélangent et on ne sait plus vraiment si on doit rire ou pleurer. Qui a fait l’expérience de Lapa un Samedi soir, sait. Il y a les airs de samba qui se mêlent aux décibels des boites voisines. Il y a les décolletés agressifs des filles et les touristes joyeux. Il y a les travestis aux culs à faire pâlir d’envie n’importe quelle oficionada de salle de sport. Il y a les énormes hot-dog dans la rue, les vendeurs de cachaça dans la rue, les marchés de tout et de rien dans la rue. De cet espace, il y a aussi les « moradores de ruas » ou « habitants des rues », expression énigmatique qui laisse penser que vivre sur le trottoir est un choix délibéré... puis parfois, il y a les pendentifs qui disparaissent, et en cas d’ivresse et de malchance prononcée, le contenu entier des poches.
Cette ville ressemble un peu à ma chambre. Le bordel y est conventionnel ; il suffit de s’y retrouver.
Mai 2010. Les relations.
« Que coisa linda ! ». Ma tête de touriste blonde aux yeux clairs doit arranger les choses, mais il flotte dans l’air un climat permanent de célébration de la femme et de drague sournoise - ou délibérément ouverte. Je ne m’en plains pas. Appartenir au sexe féminin à Rio de Janeiro signifie l’ouverture d’un certain nombre de privilèges irréductibles. En compagnie d’un homme, il est illusoire pour une femme de vouloir partager la note d’un quelconque bistrot, inconcevable de porter le plus minuscule sac de course. J’ai essayé. Ça n’a pas fonctionné. Bien sûr, le machisme n’a pas disparu. Inutile d’expliquer aux siffleurs des rues que leur technique d’approche est douteuse et vouée à l’échec. J’ai essayé. Ça n’a pas fonctionné...
Le sexe, lui nous plus, n’est jamais très loin. Les paires de seins allègrement exposés, les fesses moulées par les mini-shorts et les ventres nus envahissent sans cesse mon champ de vision. Toutes les anatomies sont affichées ici sans complexe. A voir le nombre de « Love Motels » qui fleurissent dans la ville, il semble même que la rencontre des corps soit un véritable business. Une fois, j’ai poussé la porte de l’un d’eux et j’ai participé à la croissance du PIB brésilien. J’ai dépasse la honte que tout le monde sache pertinemment mon activité des prochaines minutes, et la honte d’avoir honte car tout ceci est ici parfaitement libre de tabous.
Sûrement que j’y retournerai.
Le voyage comme charme délicieux des habitudes qui s’installent.
1 commentaire:
J'adore!
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